#006 Tout savoir sur le fonctionnement du milieu de l'édition : l'à-valoir, les plannings et autres mystères
Je vous raconte comment fonctionne le monde de l'édition avec des exemples tirés de mon expérience
Vaste sujet qu’est le livre ! Si on achète beaucoup de livres, la façon dont ils sont faits, créés, écrits, illustrés et vendus est un peu plus méconnue et je crois que c’est un sujet qui gagnerait à être un peu plus mis en lumière tant l’édition est un secteur aussi passionnant que compliqué. Le résultat est toujours très plaisant : tenir entre ses mains ce sur quoi on a travaillé pendant des mois et pouvoir ranger dans sa bibliothèque un livre qui porte son nom est un sentiment tout à fait spécial mais c’est un secteur tout de même assez particulier et à regrets assez précaire. Je trouvais l’idée chouette pour ce mois-ci de vous faire passer un peu dans les coulisses de ce monde là !
J’espère que vous apprendrez des choses et que comme moi lorsque j’ai commencé, vous en ressortirez en comprenant un peu mieux comment fonctionne le secteur du livre ! Je comptais initialement vous parler de comment on illustre un livre pour enfant mais puisque j’écris beaucoup et que Substack a une limite de caractères par newsletter (pour freiner les bavardes comme moi j’imagine), cela fera l’objet de la prochaine newsletter pour qu’elle soit parfaitement complémentaire de celle-ci et que vous soyez absolument in-co-llables sur le sujet ! Et puisque je ne souhaite pas passer trop de mois sur ce sujet mais qu’une seule newsletter ne sera pas assez longue pour pouvoir tout englober, cette deuxième newsletter sera envoyée ce mois-ci pour compléter celle-ci et me permettre de parler d’autre chose le mois prochain !
Allons-y ! Comment fonctionne l’édition ? Comment est-on payés, est-ce que le secteur du livre nous rend riche…?
En édition, le fonctionnement de la rémunération est assez spécifique puisque dans l’imaginaire collectif on peut souvent s’imaginer que l’on est payés à la vente, que des ventes il y en a beaucoup et que l’on gagne automatiquement plutôt bien notre vie. En réalité c’est un peu plus complexe que ça puisqu’effectivement ce que l’on appelle les droits d’auteurs existent bien mais il arrive assez souvent que l’on n’en touche jamais. Alors comment ça ? Est-ce qu’on est quand même payés ? Oui, heureusement ! Mais sous un fonctionnement assez spécifique :
Lorsque l’on nous contacte pour illustrer un livre, on nous donne à ce moment là généralement le nombre d’illustrations souhaitées, une deadline à prendre en compte et le montant de l’à-valoir que l’on nous propose ainsi que le pourcentage de droits d’auteur. Toutes ces variables changent selon les personnes : l’à-valoir et le pourcentage de droits seront toujours différents de ceux proposés à l’auteurice (très fréquemment l’illustrateurice perçoit une rémunération inférieure) mais la base est identique.
L’à-valoir, qu’est-ce que c’est ?
Puisque l’on ne peut pas travailler sans être payé, il existe ce que l’on appelle les à-valoirs ou avances de droits. Comme son nom l’indique, c’est une avance sur les éventuels droits que l’on pourrait toucher si jamais le livre se vendait bien. Chaque personne en externe de la maison d’édition travaillant sur le livre (auteurice, illustrateurice, photographe, graphiste…) se voit ainsi proposer en amont une somme qui lui sera forcément versée en guise de rémunération. Fréquemment on perçoit 50% du montant à signature du contrat et les 50% restants une fois le travail terminé. Pour pouvoir éventuellement toucher des droits d’auteurs, il faut que l’intégralité des frais avancés par la maison d’édition soient remboursés par les ventes du livre : les frais d’édition, d’impression… c’est uniquement lorsque ces frais auront été entièrement couverts par les ventes du livre que le calcul des droits d’auteurs sera déclenché et que l’on pourra en percevoir. Cela arrive très souvent qu’un livre ne soit jamais assez vendu voire retiré de la vente (on appelle ça la mise au pilon : la maison d’édition envoie d’abord un mail aux différentes personnes ayant travaillé sur le livre pour nous proposer le rachat des livres à son tarif plancher si l’on souhaite revendre les exemplaires nous-mêmes avant de finalement détruire l’intégralité des exemplaires restants, ça m’est arrivé plusieurs fois et j’ai de mon côté toujours refusé de les racheter), il est donc important de ne pas compter uniquement sur les droits d’auteurs et de négocier à la fois l’à-valoir en plus des droits puisqu’à moins de travailler sur un livre associé à quelqu’un de connu ou bien d’avoir déjà un grand nom dans le milieu, les droits sont rares ou bien assez faibles.
Je vais utiliser la rémunération pour un livre sur lequel j’ai pu travailler ces dernières années pour que vous puissiez avoir un cas concret à comprendre :
On m’approche donc pour un livre avec une quarantaine d’illustrations avec en budget 3200€ d’à-valoir (brut) et 2% de droits d’auteur (j’essaye à ce moment là toujours de voir si une négociation est possible pour relever un peu le budget ainsi que le pourcentage de droits, généralement la marge de négociation est très faible).
Ici, les 3200€ seront divisés en deux : je toucherai 1600€ à la signature du contrat avant de commencer le livre (en réalité les délais sont tellement courts et les paiements si longs que c’est assez rare que je ne commence pas déjà à travailler en attendant de recevoir le premier versement) puis 1600€ en toute fin de projet lorsqu’il sera terminé.
3200€ ça peut paraitre beaucoup vu comme ça si l’on se disait que c’était un salaire mensuel mais : c’est un montant brut, pour payer mes impôts au Québec et au Canada (on paye nos impôts à la fois au Fédéral (Canada, un pourcentage annuel fixe pour l’intégralité du pays) et au Provincial (Québec, un pourcentage qui diffère selon les provinces) il me faudra retirer environ 30% du montant, soit 960€, soit 2640€ net au total. Également, ces 3600€ ne concernent pas uniquement un mois de travail : pour l’exemple du livre utilisé, le projet m’a été soumis en novembre 2021, j’ai finalement pu commencer à vraiment travailler dessus en août 2022 pour terminer les illustrations en janvier 2023. Si on ramenait ça à un salaire mensuel… clairement, il est très difficile d’en vivre en n’ayant que ça.
J’ai remarqué que ces dernières années les budgets ont beaucoup fluctué : la pandémie a fait du mal au secteur et la pénurie de papier et de carton a fait que la confection des livres coûte plus cher qu’auparavant, impactant de ce fait les budgets qui sont proposés aux personnes en bout de ligne. En comparant d’anciens contrats avec des contrats plus récents, les budgets sont bien plus faibles aujourd’hui pour des demandes toujours aussi conséquentes. C’est le côté triste de l’édition : c’est génial de travailler sur des livres mais il y a tous ces critères à prendre en compte qui ternissent un peu le tableau.
Comment négocier à ce moment là ?
Puisque généralement la marge de négociation est faible, vous avez soit la possibilité de voir à la baisse le nombre d’illustrations demandées ou bien leur niveau de complexité pour réduire un peu le temps de travail si aucune négociation de prix n’est vraiment possible ou bien augmenter de quelques pourcents les droits d’auteurs qui vous sont proposés (comme toujours dans la négociation, demander plus que ce que vous avez en tête pour arriver potentiellement à quelque chose d’un peu plus acceptable, je ne vous apprends rien, c’est la base de la négociation).
Quelle est mon expérience et comment a évolué le secteur depuis que j’ai commencé à travailler dedans ?
J’ai travaillé sur mon tout premier livre en 2017, il s’agissait à l’époque du livre de la Youtubeuse Léa Choue, autrice désormais de la chaine Youtube Et si c’était faux. Il s’agissait d’un livre à remplir intitulé Dear Me - Mon Journal à Remplir. C’était un livre pour lequel j’ai été commissionnée dans le but de réaliser plusieurs pages dédiées à chaque début de mois et ornés de motifs illustrés ainsi que (je redécouvre ce projet en même temps que j’écris cette newsletter) des pages de citations.
Je me rappelle assez bien de ce projet, c’était pas mal le début de ma “carrière” (je peux appeler ça comme ça ?) et à l’époque je faisais beaucoup de motifs et j’étais encore plutôt portée sur le côté graphique de ma profession et moins le côté illustration. C’était un super projet pour débuter, j’ai travaillé avec une éditrice que j’adorais et c’est quelque chose que j’ai toujours beaucoup aimé pour tous les livres sur lesquels j’ai travaillé : il y a toutes les personnes qui chapotent le proje et qui s’en occupent mais de notre côté on est toujours en relation avec une seule personne, l’éditrice (ou éditeur mais j’ai majoritairement travaillé avec des femmes) et c’est quelque chose que j’aime beaucoup puisqu’il y a une vraie relation de confiance qui se crée pour faire en sorte que les délais soient respectés et que le projet global soit à la hauteur.
Fast forward sur quelques projets d’éditions qui étaient moins passionnants et moins dans la direction vers laquelle je souhaitais aller, j’ai ensuite travaillé sur un projet qui m’a vraiment énormément plu et qui intégrait à la fois de l’illustration et de la mise en page, il s’agissait d’un projet pour Hachette pour ce qui s’est appelé l’Album de mon enfance (ci-dessous) et qui était l’un de mes premiers projets “fake it ‘il you make it”, ce fameux “tu sais pas faire ? Fais semblant et ça fonctionnera !”. Je n’avais jamais fait de mise en page et encore moins de mise en page de livre et mon éditrice me donnait la possibilité de me charger des deux parties : l’illustration ET la mise en page intérieure (sauf la couverture, j’aurais bien aimé m’en charger aussi mais je la trouve chouette comme ça tout de même !). C’était un super projet en plus d’être un bon challenge puisque m’occuper de tout (sauf du texte) me permettait d’être certaine que les illustrations s’accordent parfaitement au reste et ne pas être déçue (ce qui peut parfois arriver) de la mise en page choisie.
C’est un bon exemple pour vous pousser à essayer et proposer des choses aux personnes avec qui vous travaillez : peu importe le secteur, c’est toujours assez apprécié d’avancer des initiatives et pour vous c’est aussi gratifiant lorsque vous voyez que vous pouvez aussi proposer des idées pour enrichir un projet et ne pas “juste” être une personne qui exécute.
J’ai ensuite travaillé sur le livre d’Angéline, pour lequel j’ai cette fois eu le plaisir de faire la couverture ainsi que 4 illustrations intérieures !
Pour celui-ci c’était vraiment particulier : j’ai été commissionnée parce qu’on se connait depuis longtemps avec Angéline, qu’on avait déjà travaillé ensemble et qu’elle a soumis mon profil aux Éditions Leduc qui éditaient son livre. C’était trop chouette d’abord parce que j’avais une totale liberté (c’est pas mal souvent le cas en édition pour les livres sur lesquels j’ai travaillé en vrai) et surtout c’est le premier livre pour lequel j’ai pu travailler en ayant enfin trouvé mon style graphique depuis quelques temps, je me suis donc sentie parfaitement à l’aise et ai juste eu l’impression de dessiner pour moi, avec le bonus que les illustrations se retrouvent ensuite dans un livre.
Pour ce livre, j’ai eu à travailler en m’appuyant sur un board Pinterest préparé par Angéline qui souhaitait une illustration par saison pour représenter les 4 chapitres de son livre : j’ai proposé une ambiance colorée pour chaque pour finalement avoir un ensemble qui soit à la fois complémentaire tout en étant tout de même vraiment distinct.
Depuis 2020, je travaille avec la filiale canadienne de chez Bayard sur un projet de collection de petits livres pour enfants appelés les “Docus à emporter”. C’est un projet qui m’a été proposé et qui a été créé lorsque l’éditrice à l’initiative de cette collection est tombée sur une série personnelle d’illustrations où j’ajoutais sur des photos personnelles des animaux locaux. C’est aussi un super exemple pour montrer que c’est souvent des projets personnels (faits avec le cœur sans but commercial derrière) qui mènent à d’autres projets et ici, c’est grâce à ces illustrations que je suis maintenant en train d’illustrer le 9 et 10ème volume de cette collection.
Peu à peu et au fil des années, l’expèrience fait donc que l’on arrive au fur et à mesure à toucher des projets qui collent un peu plus à qui l’on est : peu importe le métier on commence par être un peu généraliste pour finalement un peu plus se spécialiser ou travailler sur des thématiques qui nous intéressent vraiment. Faire de l’illustration jeunesse ça n’a jamais été une envie particulière pour moi mais c’est au final ce que je fais le plus en édition. L’un des derniers c’est le livre Fille ou Garçon, un livre-disque à destination des enfants dans lequel j’ai illustré plein de chansons destinées à faire se poser des questions aux enfants autour du genre et de l’identité. C’est un super projet que je trouve particulièrement important et c’est toujours très agréable de s’interroger sur ce type de livres tout en mêlant à la fois nos opinions personnelles. J’en parlais dans la précédente newsletter à propos de comment mettre en forme son portfolio (et il y a quelques lignes avec les Docus à emporter) mais c’est en postant et en créant des projets personnels qui sont en lien avec ce que vous aimez/ce en quoi vous croyez que peu à peu (pas toujours, il n’y a pas vraiment de formule magique) des projets un peu plus spécifiques vous seront proposés car vos préférences seront plus distinctes et mises en avant.
Enfin, il y a ce livre ci-dessous tout récemment sorti puisqu’il est disponible en librairies depuis le 25 août dernier ! Ça a vraiment été un super projet et même s’il a été long, tout comme le livre d’Angéline il correspond vraiment à ce que j’avais envie d’en faire : la thématique est hyper chouette et c’est un livre que j’aurais adoré avoir enfant et j’ai trouvé très amusant de déclienr autant d’illustrations sur une même palette de couleurs (le choix d’une palette de couleurs qui est un sujet qui concernant probablement la newsletter d’octobre, je vous réserve plein d’astuces pour vous aider à choisir des couleurs qui fonctionnent bien ensemble !), la couverture n’était absolument pas prévue au début et j’étais très contente de pouvoir également l’illustrer… et d’en profiter pour y mettre Newton mon chien dessus, juste pour le plaisir !
Pour lacouverture on m’a soumis un tout petit brief m’indiquant qu’il fallait y faire figurer deux enfants regardant le ciel, j’ai choisi de réutiliser la palette de couleur que j’avais utilisée pour toutes les illustrations intérieures pour avoir un résultat aussi cohérent et harmonieux que possible et j’en suis vraiment hyper contente, j’ai beaucoup appris sur ce livre et c’est assez fréquent, il y a certains projets qui nous font apprendre bien plus rapidement que d’autres de nouvelles choses et celui-ci en fait partie.
Mon dernier projet ?
Finalement, et ce sera l’objet de la deuxième partie de cette newsletter qui sera publiée ce mois-ci, j’ai eu le plaisir d’enfin illustrer une histoire pour enfants ! C’était aussi un projet “fake it ‘il you make it” et maintenant ça y est, si je dois recommencer je sais comment ça fonctionne et serai bien moins stressée ! Mais ça, je vous en parlerai dans quelques jours parce que j’ai envie de pouvoir vous donner des conseils et la façon dont j’ai travaillé dessus si le sujet vous intéresse ou si vous êtes du côté de l’écriture et que vous souhaiteriez faire illustrer votre histoire.
À très très vite !












Très interessant !! Un grand merci de nous ouvrir les coulisses de l'édition, je ne savais personnellement pas du tout comment ca se passait ! Hâte de lire la prochaine ! =)